C’est une voix féminine qui répondit avec fermeté à l’appel fait par le greffier de Saint-Lambert pour confirmer sa présence en tant qu’échevin au siège numéro un. C’était le 5 mai 1947 et la voix appartenait à Gertrude Émard, la conseillère nouvellement élue, et seulement la deuxième femme à y parvenir dans la province du Québec. Elle allait servir deux mandats, premièrement avec le maire C.A. Comeau, puis avec le maire N.H. Simms. Cependant, ces deux périodes au Conseil de Ville allaient s’avérer rudement difficiles pour une dame qui dut apprendre à naviguer dans des eaux jusqu’ici inconnues.

Gertrude Émard (tiré du Suburban News, avril 1952)

Gertrude Émard (tiré du Suburban News, avril 1952)

L’honneur d’être la toute première politicienne municipale revient à Kathleen Fisher qui obtint un siège au sein du Conseil municipal de Montréal dès décembre 1940. Ceci est un fait plutôt remarquable si l’on considère que le droit de vote fut reconnu aux femmes du Québec seulement au printemps de cette même année. Alors que les femmes pouvaient voter et se porter candidates aux élections fédérales, un droit acquis au plan national dès 1918, la Belle Province s’entêtait pour sa part à conserver les vieilles traditions et à traiter les femmes comme des êtres dépourvus de personnalité juridique non-personnes, au même titre que les biens, les enfants et les imbéciles. Il faudra une lutte de vingt-deux ans avant que les Québécoises n’obtiennent le droit de suffrage.

Gertrude Émard, née à Longueuil en 1899, s’avéra être émancipée et déterminée dès son jeune âge. La deuxième fille d’une famille de deux garçons et quatre filles, elle insista pour recevoir une éducation formelle. Après avoir terminé ses études secondaires au couvent local, elle s’inscrivit à des cours avancés en tenue de livres à Montréal et elle poursuivit ses études aux États-Unis à l’International School of Accounting de Chicago. Après avoir obtenu son diplôme, Gertrude partit pour un long voyage à travers l’Europe, une pratique courante à l’époque, mais avant tout … pour les jeunes hommes.

Après son retour à Saint-Lambert, pour aider sa mère devenue veuve récemment, Gertrude obtint un poste dans l’administration municipale. Miss Émard, comme elle aimait qu’on s’adresse à elle, travailla pendant dix-neuf ans consécutivement comme comptable au service des Eaux et de l’électricité, comme caissière et comptable en chef de même que directrice du bureau de l’enregistreur. De plus, cette femme apparemment inépuisable remplit les fonctions de secrétaire-trésorière pendant six ans sans avoir été nommée à ce poste. Cependant, lorsque finalement elle demanda d’y être reconnue officiellement, on le lui refusa.

Totalement indignée, mademoiselle démissionna de toutes ses fonctions. Elle pouvait se permettre ce geste puisqu’elle venait d’hériter d’un cousin du côté de sa mère, Joseph Levi Achim. À cette époque elle résidait confortablement avec ses deux sœurs célibataires dans la maison historique en pierres des champs connue sous le nom de maison Mercille au 505 chemin Riverside, mais elle se trouva tout de même un nouveau poste chez un courtier en immeubles. À la grande surprise de tout le monde, elle présenta aussi sa candidature à un siège aux élections suivantes du 21 avril 1947. Elle fut élue avec une majorité de 363 votes.

Tout semblait bien présager à cette administratrice de quarante-huit ans, une personne toute mince et qui apparemment n’aimait pas plaisanter. Lors de sa première apparition en tant qu’échevin, elle fut galamment escortée à son siège par son adversaire défait, le conseiller H.G. Gonthier et chaleureusement accueillie par le maire Comeau. Toutefois, en parcourant les procès-verbaux de l’époque, on découvre que tout n’était pas pour le mieux. Très souvent ses interventions étaient ignorées, elle n’obtenait aucun appui pour ses propositions et elle devait sans cesse faire remarquer que ses propos n’étaient pas rapportés correctement. Par exemple, il est noté de façon laconique que « l’échevin G. Émard a aussi parlé ».

À la suite d’une pétition signée par vingt résidents éminents de Saint-Lambert, elle contribua à porter une accusation contre le chef de police J. R. Macdonald et les gens de son service pour usage illégal des autos-patrouille, pour avoir bu de l’alcool au travail et pour avoir recueilli des sommes d’argent sans les déclarer. L’on forma un comité ad hoc, qui après des mois de délibération, exonéra le chef de police de tout méfait en mai 1948. Les conclusions, contestées par la seule Mademoiselle Émard, prirent une tournure comique quand la défense argumenta que la cagnotte de la police, partagée entre les membres de la force policière, n’appartenait pas à la Ville et que le chef avait seulement fait une erreur technique dans un cas. La conseillère répondit avec aplomb que s’il existait un règlement municipal qui interdisait à quiconque au service de police d’accepter des gratifications, des pourboires ou de l’alcool, il n’y aurait pas eu lieu de procéder à une enquête longue et coûteuse. Aucune action immédiate ne fut prise pour entériner ses suggestions.

À la suite de l’élection d’un nouveau maire, Norman H. Simms, et de nouveaux échevins en 1949, la vie politique de Mademoiselle Émard devint encore plus difficile. Le conseiller nouvellement élu, J. Darius Robitaille, devint un adversaire déclaré. Elle s’en prit à lui sur de nombreuses de questions. Lorsqu’elle demanda publiquement « pourquoi le Conseil s’était arrogé le droit d’enfreindre les règlements existants sur la construction », il ignora cette question en disant que le sujet avait été discuté en caucus. Lorsqu’elle demanda une opinion légale sur son affirmation que « tout sujet discuté en comité et non divulgué en public était illégal », la réaction fut de la retirer de tous les comités. Les hommes venaient tous de se rallier contre elle.

1952 était une année électorale à Saint-Lambert. Le 31 mars Gertrude Émard démissionna de son siège au Conseil et peu après elle annonça son intention de devenir la première femme à être élue maire dans la province. Son souhait ne fut pas exaucé : nul autre que J. Darius Robitaille devint son opposant. Il fonda sa campagne sur des promesses d’instaurer des installions sportives modernes alors qu’elle plaida en faveur d’un contrôle des dépenses. Après une campagne électorale courte mais amère, notre pionnière échevin fut défaite le 21 avril.

L’on ne sait que peu de choses sur Gertrude Émard après qu’elle se soit retirée de la vie publique. Elle s’est peut-être remise à voyager, puisqu’une courte note dans la Montreal Gazette du 15 décembre 1965 annonce sa mort à l’âge de 66 ans dans un hôpital de New-York.

Sonni Malo