Que sont devenus les canons ? Ceci n’est pas un nouveau refrain de la fameuse chanson politique de Pete Seeger mais bien une question qui déconcerte de nombreux Lambertois lorsqu’ils aperçoivent dans leurs albums, des membres de leur famille posant fièrement près de ces reliques des guerres passées. En comparant diverses photos de ses archives, la Société d’histoire Mouillepied a pu établir qu’au moins quatre canons de différents modèles avaient servi de monuments à Saint-Lambert jusqu’à la fin des années trente. L’un des ces canons montait la garde devant le vieil Hôtel de ville, ce qui est maintenant la Place du village, un autre se trouvait devant l’usine de filtration LeRoyer sur Riverside, un troisième à l’intersection de Logan et Riverside et un quatrième à l’angle de Desaulniers et Notre-Dame. Mais la Société n’a été capable de retracer le sort que d’un seul d’entre eux.

Les enfants Giroux jouant autour du canon devant l'hôtel de ville, vers 1932 (Source : famille Giroux)

Les enfants Giroux jouant autour du canon devant l’hôtel de ville, vers 1932 (Source : famille Giroux)

Vers la fin de 1940, il devint clair que la Seconde Guerre mondiale allait durer encore très longtemps et qu’un manque de matériaux nécessaires à la production d’armements était à craindre : par exemple, un seul char d’assaut requérait 18 tonnes de métal. Une division de récupération au sein du ministère des Services nationaux de guerre fut créée et, dès 1941, une campagne fut lancée à travers tout le pays en vue de recueillir la ferraille destinée au recyclage.

Saint-Lambert répondit très rapidement à l’invitation. Dans le procès-verbal d’une séance tenue le 20 janvier 1941, l’on peut lire ceci : « Son Honneur le Maire H.G. Clack, au nom du Conseil municipal de St. Lambert, offre au gouvernement du Dominion le vieux canon situé présentement sur le boulevard Desaulniers pour qu’il soit utilisé dans la fabrication de munitions et il se dit assuré qu’on pourra faire usage des métaux contenus dans cet instrument (sic) ».

Durant les premières années de la guerre, l’aluminium et le cuivre étaient rares alors que des métaux tels que la fonte et l’acier, que l’on récupérait à la tonne, n’avaient que peu de valeur. Même s’il était facile de les faire fondre, il s’avérait très coûteux de les acheminer vers les usines partout à travers le pays. Les groupes communautaires avaient réagi avec enthousiasme. L’appel à toutes les ménagères canadiennes de faire don de leurs marmites en aluminium pour qu’elles soient réutilisées dans la fabrication des avions n’eut pour résultat que de créer des tas et des tas de ferraille inutilisée qui fut fréquemment et secrètement enfouie. À la fin de 1943, la production de guerre au Canada, qui allait devenir une des plus importantes au monde, battait son plein et en 1944, il n’y eut plus de pénurie. De récentes études historiques indiquent que les campagnes de récupération de ferraille avaient davantage servi à remonter le moral de la population et à l’inciter à participer de façon active à l’effort de guerre.

Pour décourager les profiteurs de guerre, le ministère des Munitions et des Approvisionnements déclara illégal le fait d’accumuler de la ferraille d’acier et de la machinerie inutilisable pesant plus de 500 livres. Quiconque acquérait de tels articles après le 15 septembre 1942 et n’en disposait pas dans les 20 jours suivants était passible d’amendes sévères et même d’emprisonnement allant jusqu’à cinq ans. Plusieurs municipalités se dérobèrent à ce décret en déclarant que leurs canons constituaient une partie essentielle de leurs monuments aux morts, lesquels étaient exempts de ce règlement. L’on ne sait pas comment Saint-Lambert réagit à cet ordre. Les procès-verbaux subséquents des sessions du Conseil n’apportent aucun indice quant au sort réservé à nos trois autres canons. Une chose est certaine : ils ont disparu de notre décor urbain. On peut espérer que nos canons n’ont pas été enfouis sous terre, mais qu’ils ont bel et bien été fondus pour servir de munitions à nos braves soldats.

Sonni Malo (2012)